« Si le vivant n’était déterminé que par l’aisthesis, le monde ne lui serait découvert que dans la mesure où il le voit, le flaire, etc. à cet instant précis. Le vivant serait borné au cercle de ce qui est immédiatement là-devant. Dès qu'il possède la μνήμη (mnené), le vivant devient libre d'une certaine manière, il n’est plus lié à ce qui est là dans la perception. Il domine un plus ample périmètre du monde lequel devient et reste pour lui disponible. […]. L'être dans le monde n'a plus besoin d'une appréhension sans cesse renouvelée, mais le vivant sait par avance de quoi il retourne dès qu’il revient au même endroit au sein d’un complexe mondain. Les vivants dotés de μνήμη (mnené) sont φρονιμώτερα (phronimotera), sont « plus capables de voir alentour », « plus capable de circonspection »; ils ne vivent pas dans l’instant, mais dans une entièreté qu’ils dominent. (GA 22, tr. 229)
Concepts fondamentaux de la philosophie antique – Été 1926
Dans les notes de Mörchen qui accompagnent le texte : « Le monde n’est pas seulement connu dans l’horizon du poursuivre et du fuir, mais l’étant est abordé discursivement comme tel ou tel et il est défini, entendu, compris : l’homme a la possibilité d’entendre "x" comme ce qui fonde son agir et motive sa décision. Cet étant s’appelle le Dasein humain. Il a la capacité d’anticiper quelque chose. […]. C’est pourquoi il peut y avoir chez l’homme conflit entre d’une part le pur désir, la vie impulsive aveugle et d’autre part le comprendre, l’agir fondé en raison. Ce conflit (De Anima III, 10) entre la pulsion d’un côté et l’action raisonnable de l’autre, véritablement décidée, n’est possible que chez un être vivant capable d’avoir l’entente du temps. Si le vivant est abandonné à la pulsion, il se porte sur ce qui est immédiatement là et le stimule. La pulsion tend sans retenue, elle tend vers ce qui est présent, disponible. Mais parce qu’il y a en l’homme l’aisthesis chronon, il a la capacité de se rendre présent « l’avenir » à titre de possible et de ce en vue de quoi il agit. C’est cette possibilité de se rapporter doublement à l’avenir et au présent qui fait qu’il peut y avoir conflit. Aristote n’éclaircit pas davantage dans quelle mesure c’est le temps qui rend possible quelque chose de tel. Appréhender en son fond la liaison entre le temps et le logos est difficile; il en va de même s’agissant de la question de savoir si les animaux peuvent percevoir le temps ». (GA 22, 327, tr. 310).